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Mardi 17 octobre 2017

La vie qui prend corps par l’art

Une conférence de Jean-Paul Deremble

L’Association Convivialité en Flandre a choisi cette année pour thème Pourtant ça bouge ! Quand l’art fait jaillir la vie, a demandé à Jean-Paul Deremble, partenaire de longue date de l’association, de démarrer la saison par un partage de sa sensibilité artistique et de sa compétence philosophique.

Jean-Paul Deremble

Jean-Paul Deremble

Jean-Paul Deremble est philosophe, théologien, docteur en Littérature comparée et maître de conférences honoraire à l’université Charles de Gaulle - Lille III. Spécialisé dans l’iconographie médiévale, il a écrit de nombreux ouvrages et articles sur les modalités d’interprétation de ces images mais aussi sur la cathédrale de Chartres.
Il est vice-président du Centre International du Vitrail et œuvre pour faire connaître l’art sacré contemporain.

La face interne de la dalle de la tombe étrusque du plongeur, vers 480 av. notre ère, Museo Archeologico Nazionale, Paestum
Détail de la dalle de la tombe étrusque du plongeur, Museo Archeologico Nazionale, Paestum

La tombe, une fois le corps du défunt installé, était scellée et les peintures soustraites au regard. La face interne de ce couvercle faisait donc fonction de voûte céleste pour le mort et les quatre autres fresques autour du tombeau n’étaient visibles que par lui. Ainsi la mort côtoie la vie et le personnage est serein pendant qu’il saute dans l’inconnu. L’artiste a peut-être voulu à la fois rendre hommage aux qualités athlétiques du défunt et symboliser dans un même geste le passage du temps et le changement d’état, la vie donc.

Tilman Riemenschneider, L’Ange de l’Annonciation, ca. 1485-87, albâtre et traces de polychromie, Rijksmuseum, Amsterdam
La Sainte Famille, Sud de la Souabe (Lux Maurus ?), vers 1510-1520, tilleul polychromé, Paris, musée de Cluny - musée national du Moyen Âge

Jean-Paul Deremble a soulevé ces questions :
comment l’artiste donne-t-il vie à un matériau inanimé ?
Où est exactement la différence entre un bloc de marbre brut et un bloc de marbre travaillé par un artiste ?
Dans les deux cas, c’est toujours du marbre mais, dans le deuxième, l’art a imprimé une forme qui témoigne d’une vie nouvelle, créée.
C’est tout le rapport entre la matière et l’esprit (l’inspiration), entre la nature et la création artistique.

Picasso, décors de la chapelle du château-musée de Vallauris, La Paix, 10 m x 4,70 m

Tandis que l’artiste donne vie à un matériau, il est lui-même dans une attitude de réception d’une réalité supérieure, d’une idée qui le dépasse. L’œuvre d’art devient source de vie.

Picasso, décors de la chapelle du château-musée de Vallauris, La Paix - Détail

Après pas moins de 300 dessins préparatoires, Picasso conçoit dans son atelier cet ensemble allégorique de La Guerre et la paix en 1952 dans le contexte des appels internationaux pour la Paix dans le monde. Les deux œuvres sont installées en 1959 dans la chapelle du Château Musée de Vallauris.
La visiteuse ou le visiteur organise sa lecture poétique ou métaphorique des figures de la Guerre et de la Paix qui s’opposent ou se conjuguent les unes les autres.
Dans la partie droite de la fresque de la Paix, Picasso peint une scène familiale allégorique avec une mère allaitant son enfant tandis qu’elle ne quitte pas sa lecture et deux hommes dont un adolescent allumant un feu, et le père plus âgé, absorbé par son écriture.
Trois signes de vie en écho à la partie gauche de la chapelle avec la fresque La Guerre évoquant la mort, incitant ceux et celles qui visitent la chapelle à prendre conscience de leurs responsabilités et de leur capacité à changer le monde.

Véronique Ellena et Pierre-Alain Parot (maître-verrier), Vitrail des cent visages, 2015, Chapelle Sainte-Catherine, Cathédrale de Strasbourg
Hans Memling, Le Christ bénissant, 1481, Museum of Fine Arts, Boston

Pour ce vitrail créé en 2015, Véronique Ellena représente un Christ bénissant d’après celui réalisé par Hans Memling en 1481. Elle y insère subtilement des visages d’Anonymes stasbourgeois et strasbourgeoises qui ont posé pour elle début 2015. Une technologie novatrice d’impression à partir de poudre d’émail a permis d’utiliser les clichés. C’est la vie contemporaine qui prend corps dans le visage du Christ.

Détail du Vitrail des cent visages, 2015, Chapelle Sainte-Catherine, Cathédrale de Strasbourg

Vous étiez nombreux à participer à cette soirée. Jean-Paul Deremble a inauguré avec sens et justesse notre cycle de conférences sur le thème du mouvement et de l’art qui fait jaillir la vie. Merci à tous. Les références littéraires à Plotin comme à Georges Bataille, les exemples transversaux choisis depuis la Préhistoire jusque parmi les artistes du XXIe siècle, ont éclairé cette nouvelle saison sous un jour précieux.

Merci aussi à Chantal Lefebvre qui m’a transmis ses notes, aux rédacteurs de blogs artistiques de qualité qui m’ont permis de les compléter, et à Monique Vyers pour notre échange à propos de Georges Jeanclos.


Pour approfondir le thème :

- À lire :
✰ Le texte de Plotin qui exprime la différence entre beauté intelligible et sensible, paragraphe I de la 5e ennéade, Livre 8, De la beauté intelligible : "Tout principe créateur est toujours supérieur à la chose créée."
Cet autre texte de Plotin extrait de la première ennéade, Livre 6, Du Beau : "En venant se joindre à la matière, la forme coordonne les diverses parties qui doivent composer l’unité, les combine, et par leur harmonie produit quelque chose qui est un."
✰ Le dernier livre de Jean-Paul Deremble et Colette Deremble, Jésus selon Matthieu. Héritages et rupture publié chez Artège en avril 2017.

- En savoir + :
✰ Le dossier passionnant du site pileface.com, Sur et autour de Philippe Sollers : Le miracle de Lascaux ou la naissance de l’art. S’y trouvent des vidéos essentielles sur Lascaux, une visite virtuelle, des photos, des extraits du livre de Georges Bataille paru en 1955, Lascaux ou la naissance de l’art, Skira. Il revient sur une scène de la caverne de Lascaux qui a particulièrement fasciné Georges Bataille : L’homme du puits.

✰ L’artiste Georges Jeanclos (1933-1997) est l’un des grands sculpteurs français du XXe siècle. Fortement marqué par le traumatisme du génocide juif, la détresse humaine mais aussi par la force de la tendresse interindividuelle, il crée des sculptures fragiles et intenses, influencées par le bouddhisme Zen. Un très beau texte de Tzvetan Todorov sur le site de la Galerie Capazza et une vidéo de 15 minutes qui présente Georges Jeanclos et son œuvre avec beaucoup de sensibilité.

L’excellent article de Jean-Yves Cordier sur le vitrail aux cent visages de Strasbourg de Véronique Ellena et Pierre Alain Parot.

Article publié le lundi 13 novembre 2017, par 2BBenj, Sabine Wetterwald