Crâne antique et "Memento mori", Vinci, Provoost et Hals Imprimer Envoyer

« Omnia mors aequat. »

« La mort égalise tout. »
Claudien, (c. 370 - c. 404)


La formule du poète Claudien était populaire et cynique dans l'Antiquité.
Elle s'est transformée par la suite en proverbe.

Crâne, détail d'une mosaïque

Mosaïque pompéienne

Memento mori, Tête de mort avec les attributs du mendiant et du roi, mosaÏque pompéienne de la Maison des Maçons, I, 5, 2, Musée national archéologique, Naples

Cette mosaïque de table provient d'un triclinium de jardin à Pompéi et était exposée dans la Maison du Collège des Architectes de Pompéi, dite Maison des Maçons.

Le thème est d'origine héllénistique. Le crâne est suspendu par un fil à plomb à une équerre, l'instrument antique des maçons, qui ferme la composition comme le ferait le fronton d'un temple. Le mosaïste n'avait probablement jamais vu de crâne humain puisqu'il le représente avec des oreilles et une bouche souriante bien curieuse.

Sous ce crâne, la roue de la Fortune tourne éternellement après le passage de Némésis, tandis que l'âme - le papillon - s'envole et quitte le corps. Némésis, déesse grecque de la vengeance, fille de la Nuit, représente la justice distributive et le rythme du destin. C'est elle qui châtie les Mortels qui vivent dans un excès de bonheur. Elle est évoquée ici par la Roue de la Fortune qui figure le plus souvent à ses pieds.

À droite sont accrochés le bâton et la besace des vagabonds et des philosophes mendiants (comme Diogène le Cynique), emblèmes de pauvreté ; à gauche, un sceptre entouré du ruban royal en laine blanche - le diadème - est suspendu avec une pièce d'étoffe pourpre, symboles de richesse et de pouvoir.
L'équerre, appareil égalisateur du maçon qui sert à mettre à niveau ses constructions, met symboliquement sur le même plan le bâton du mendiant et le sceptre du roi.
Elle sera reprise aussi dans l'iconographie maçonnique.

Dans ce Memento mori très explicite, le mosaïste oppose la mort représentée par le crâne à l'âme figurée par le papillon, toutes deux arbitrées par le destin (la roue de la fortune).

La fonction de cet emblema était de rappeler concrètement la fugacité du bonheur terrestre et l'idée de mort aux convives : il ne s'agit pas de craindre la mort, mais de jouir de l'existence terrestre, si éphémère soit-elle, en pleine connaissance de la brièveté de la vie, reprenant l'idée du Carpe diem d'Horace.

Léonard de Vinci, Étude du crâne humain en coupe, 1489, plume et deux tons de lavis brun, 18,8 x 13,4 cm, Windsor Castle, Royal Library (RL 19057v)


Le dessin ci-contre était présent à l'exposition Leonardo da Vinci, The European Genius à Bruxelles à l'automne 2007.

À la Renaissance, Léonard de Vinci s'intéresse de près à la représentation du corps humain. Il pratique la dissection (on lui en attribue une trentaine sur des cadavres provenant entre autres de l'Hôpital Santa Maria Nuova de Florence) et approfondit ses connaissances en anatomie pour mieux comprendre le fonctionnement du corps en s'interrogeant sur ce qu'il appelle les cinq catégories : mental, temporel, vital, sensuel et la catégorie de "l'espèce des choses".

Ses études anatomiques le mènent ensuite à des recherches sur les proportions humaines. Il  compare le résultat de ses études artistiques et scientifiques avec les proportions de L'Homme de Vitruve.

Vinci, dessin d'un crâne

Provoost, 'Mort et Misère'

Plus tard, le crâne est souvent choisi pour illustrer le revers de diptyques où figurent les portraits des commanditaires, comme sur le Diptyque Carondelet de Jan Gossaert, peint en 1517 et conservé au Louvre.

Jan Provoost (1465-1529) va encore plus loin sur ces panneaux détachés d'un triptyque intitulés Mort et Misère, conservés au Groeningemuseum à Bruges : il représente un squelette entier en interaction avec son modèle

Jan Provoost (1465-1529), Mort et Misère, panneaux détachés d'un triptyque, huile sur bois, chaque panneau 120 x 79 cm, Groeningemuseum, Bruges

Le Portrait d'un homme de Frans Hals représenté ci-contre avait en pendant le Portrait d'une femme, conservé actuellement à la Chatsworth House dans le Devonshire. Le couple est fier de se faire portraiturer, mais l'homme transforme son image en une allégorie de vanité, nous rappelant son humilité et sa petitesse malgré ses richesses par le port d'un crâne.

Montrant du doigt et nous faisant signe, il semble nous interpeller et suggérer de penser à la mort avant qu'il ne soit trop tard.

Frans Hals, né en 1580 à Anvers et mort en 1666 à Harlem, est un héritier de la technique caravagesque et ténébriste des peintres de l'École d'Utrecht qui avait pris ses origines en Italie. Il sait à merveille rendre sur le fond sombre les effets moirés de l'habituel costume noir calviniste du XVIIe siècle en jouant avec le contraste de la blancheur de la dentelle. Il maîtrise et concentre les effets lumineux dans le modelé du visage et du crâne et rend ce dernier très présent pour ne pas dire très "vivant".

Frans Hals, Portrait d'un homme tenant un crâne, vers 1611, huile sur bois, 94 x 72,5 cm, Barber Institute of Fine Arts, Birmingham

Hals, 'Portrait d'un homme tenant un crâne'

Hendrick Gerritsz POT, 'Vanité'

Hendrick Gerritsz POT (vers 1580, Haarlem - 1657, Amsterdam), Vanité, vers 1633, huile sur bois, 58 x 73 cm, Frans Halsmuseum, Haarlem

Le développement des Vanités se poursuivra jusqu'à nos jours avec le succès que l'on sait du thème dans la peinture hollandaise du XVIIe siècle, en particulier de 1630 à 1650.
Cette jeune femme entourée de biens tient une lettre dans la main. Lit à baldaquin, chien, perroquet, luth, renvoient à l'amour. Mais la jeune femme ne peut voir derrière elle la vieille grimaçante tenant un crâne et des fleurs, allusions au caractère fragile et éphémère de la vie terrestre.
Nous étions heureux de visiter le Frans Halsmuseum à Harlem, installé dans l'ancien Hopital des Régents dont Hals a fait le portrait, lors de notre voyage en Hollande de mai 2009.


À lire :
  • Sybille Ebert-Schifferer, Natures mortes, Citadelles Mazenod, Paris, 1998, pp. 15-28 ;
  • Stefano De Caro, The National Archaelogical Museum of Naples, Electa Napoli, 1996, p. 191 (Catalogue du Musée national archéologique de Naples) ;
  • René Schyns (dir.), Leonardo da Vinci, The European Genius, Catalogue de l'exposition, Bruxelles, 2007, pp. 71-78.

À cliquer :

  • Une page sur L'Homme de Vitruve du blog d'art et géométrie Screen circles ;
  • Malgré des liens publicitaires à éviter, une page de dessins anatomiques de Vinci ;
  • Crânes à profusion sur une page très fournie du blog de Wodka sur les Vanités, un lien déjà donné ailleurs sur le site mais agréable à revisiter ;
  • Un sujet à propos sur les danses macabres et un autre à propos des transis sur notre forum associatif.

Rédaction et mise en ligne par Sabine Wetterwald le 22 février 2009,

dernière mise à jour le 28 septembre 2009

Les articles-citations autour d'une œuvre d'art ;

Le programme de Convivialité en Flandre en 2008-2009 : Lumières et couleurs du Nord, impressions et variations



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