Bacon, Duchamp, Oscar Wilde et la conception de l'art Imprimer Envoyer

« C’est en réalité le spectateur et non la vie que reflète l’art. »
Oscar Wilde (1854-1900), Le Portrait de Dorian Gray, 1890

 

D’autres citations de Wilde du même roman :
« Révéler l’art et dissimuler l’artiste, tel est le but de l’art […] l’artiste ne désire rien prouver. Or, même ce qui est vrai se prouve […] l’artiste n’a pas de préférences morales […] l’artiste peut tout exprimer […] Tout art est complètement inutile. » Préface

[Wilde raconte la descente aux enfers d’un jeune homme perpétuellement en quête de plaisirs. Jeune dandy d’une grande beauté, Dorian Gray devient pour le peintre, Basil Hallward, un modèle idéal pour un portrait parfait. Très tôt Basil puis son ami Lord Henry éprouvent pour le jeune homme une étrange passion, entre amour et fascination. Sous l’influence du discours de Lord Henry, défenseur de la philosophie cyrénaïque qui prône l’épicurisme et l’hédonisme, Dorian fait le vœu insensé de garder toujours la beauté éclatante de sa jeunesse, à l’instar de son portrait. Dès lors, Lord Henry et Dorian vont partir ensemble dans une connivence quasi amoureuse et sombrer dans le vice au cœur des quartiers lugubres de Londres. Le jeune homme voit vite son vœu exaucé. Alors que le temps passe et que son âme noircit, sa beauté physique reste inchangée et seul son portrait assume le fardeau de ses péchés. Partant de ce constat, Dorian ne connaît plus de limite et va jusqu’à commettre l’irréparable. Étant devenu un monstre et une victime à la fois, le jeune homme désespéré met fin à ses tourments en détruisant son portrait grimaçant. Ainsi en quelques secondes, Dorian s’écroule au sol alors que son visage reflète maintenant l’atroce vérité.] Sarony, 'Wilde à New York'

Oscar Wilde naît en Irlande, à Dublin, fait ses classes en Angleterre à Oxford puis voyage en Italie et en Grèce de 1875 à 1877. Très sensibilisé aux réflexions portant sur l’esthétique moderne et antique depuis les publications en 1873 de Renaissance de Walter Pater et de John Ruskin Peintres modernes en 1843, il se sent très tôt concerné par la définition de ce que devrait être l’art en cette fin de XIXe siècle et tente de définir la place de l’artiste.
Avec Le Portrait de Dorian Gray, il signe son premier et dernier roman. Oscar Wilde est essentiellement l’auteur de poèmes, de contes et de pièces de théâtre. Une première version du roman paraît le 20 juin 1890 dans le Lippincott’s Monthly Magazine. À ce premier volume, le littérateur ajoute six chapitres pour étayer son récit et une préface où il expose en quelques lignes sa conception de l’art. Dans ce roman de type fantastique,
Oscar Wilde « tire le portrait » de la société victorienne en entrelaçant beaux quartiers et quartiers sordides de Londres, belles demeures richement décorées et fumeries d’opium. C’est une satire implacable, qui constitue une réaction vive face au rigorisme et au puritanisme de Grande-Bretagne à cette époque. Wilde mêle à ce réalisme, en sa qualité d’esthète, le culte du Beau, avec la personne de Dorian Gray. Puisqu’il s’inscrit comme écrivain de contes et pièces, l’auteur fait courir le roman vers une fin morale du même type que le mythe de Faust. Mais voilà, Dorian est-il victime de lui-même ou de la société dans laquelle il évolue ? Wilde dénonce.

Ray, 'Duchamp en Rrose Sélavy'

Le roman publié fait scandale et une campagne contre celui-ci s’amorce. La critique faite de la société est insidieuse ; ce sont certains dialogues codés et la connivence entre le jeune homme et Lord Henry - faisant allusion clairement pour l’époque à leur homosexualité - qui ont fait éclater l’indignation. Suite à cette réaction, Oscar Wilde augmente son premier volume. Il donne ainsi sa conception de l’art en ajoutant une préface, et déclare « L’art a une vie indépendante comme la pensée et se développe uniquement selon ses propres lois ».

Après la lecture de ce fantastique roman, j’ai pensé presque immédiatement à Marcel Duchamp (1887-1968) pour illustrer cette préface de Wilde et à Francis Bacon (1909-1992) pour illustrer son récit. En effet, Oscar Wilde dans sa préface (voir les citations) pose la question de ce que devrait être l’art et l’artiste qui le produit. Il appelle à la désincarnation de l’artiste dans l’œuvre aboutie et à une totale liberté d’expression.

Marcel Duchamp dès 1913 répond à cette définition en produisant des œuvres, les « ready made », qui sont aux antipodes de la traditionnelle création artistique. Il nie toute valeur esthétique, toute originalité et rejette toute intervention de l’artiste dans l’élaboration de l’objet d’art. « L’artiste ne désire rien prouver […] l’artiste peut tout exprimer » disait Wilde. Marcel Duchamp choisit alors arbitrairement des « objets déjà prêts », manufacturés, usuels et leur confère le statut d’œuvres d’art. Il pose la question : « Qui fait l’œuvre d’art ? » et ajoute en 1957 « L’artiste n’est pas seul à accomplir l’acte de création car le spectateur établit le contact de l’œuvre avec le monde extérieur en déchiffrant et en interprétant ses qualifications profondes et par là ajoute sa propre contribution au processus créatif ». Duchamp répond aux préoccupations de Wilde. L’artiste est uniquement le vecteur de l’art car l’art a une vie indépendante et notamment à travers le spectateur.

Si l’œuvre de Francis Bacon me paraît intéressante pour illustrer ce roman, c’est pour deux raisons. Premièrement, je n’ai pas choisi au hasard l’une de ses peintures, mais j’ai trouvé captivante son étude du Pape Innocent X d’après Vélazquez. La production de Bacon se concentre sur la figure humaine et sur le portrait.
Il propose aussi de nombreuses relectures d’œuvres antiques ou d’œuvres d’artistes comme Le Titien, Picasso, Van Gogh et ne réalise pas moins de huit études de cette peinture qu’il a toujours refusé de voir à la galerie Doria Pamphilj de Rome.


Francis Bacon, Étude d'après le portrait du pape Innocent X par Velázquez, 1950,
198 cm x 137,5 cm, Tony Shafrazi Gallery, New York

Bacon, 'Étude d'après le portrait du pape Innocent X par Velázquez'

Velázquez, 'Portrait du pape Innocent X'

Francis Bacon déforme progressivement l’original de Diego Vélasquez (1599-1660). Le personnage se trouve comme captif de son siège, une cage l’emprisonne, ses mains se crispent sur les accoudoirs, son visage est blême, déformé par un cri terrible, comme prisonnier de l’éternité. Si le récit de Wilde me pousse vers l’œuvre de Bacon, c’est aussi parce qu’il souhaite faire la critique de son époque et propose une vision de l’Homme moderne, bouleversé, défiguré, « victime d’une société qui l’épuise, le déchire puis le jette » (Stefano Zuffi, Petite encyclopédie de la Peinture, page 356).


Ces trois artistes ont en commun une conception novatrice et sans concession de l’art qui se dégage d’un rejet de leurs contemporains. L’artiste s’efface et offre à son spectateur des œuvres qui ne peuvent laisser indifférent. Tous trois, à leur manière, vont contribuer à l’indépendance de l’œuvre d’art qui trouvera une réalité intemporelle à travers le spectateur.

 

À lire ou cliquer :

  • MARGERIE (de) Diane, l'article "Oscar Wilde", Encycopédie Universalis ;
  • Jean-Pierre Naugrette, Introduction, Portrait de Dorian Gray, Livre de poche classique, 2001, pp.9-34 ;
  • La version originale de The Picture of Dorian Gray d'Oscar Wilde à écouter sur le site LibriVox en téléchargeant les chapitres au format MP3. Le livre est dans le domaine public aux Etats-Unis.
  • Sur le site du Centre Georges Pompidou, L’œuvre de Marcel Duchamp - Biographie de l'artiste -  Notices d‘oeuvres - Textes de référence - Chronologie, et le dossier L’objet dans l’art du XXe siècle ;
  • MINK Janis, Marcel Duchamp – L’art contre l’art, Taschen 2005 ;
  • DUCHAMP Marcel, Duchamp du signe, Paris, Flammarion, 1994 (1975), pp. 191-192 ;
  • PIGUET Philippe, "Francis Bacon" in Le Journal des Arts ;
  • MALVANO Laura, maître de conférences à l'université de Paris-VIII, "Francis Bacon", Encycopédie Universalis ;
  • Une expo vituelle "Francis Bacon" à la Tate Britain de Londres ;
  • ZUFFI Stefano, Petite encyclopédie de la Peinture, Solar, Paris, 2004.

Rédaction et liens par Claire Vanden-Bossche pour Convivialité en Flandre,
mise en page par Sabine Wetterwald le 11 février 2009, actualisation le 30 septembre 2009

Le programme 2008-2009 de Convivialité en Flandre : Lumières et couleurs du Nord, impressions et variations

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