Coluche et la Nativité de Dürer Imprimer Envoyer

Dürer, 'La Nativité', gravure sur cuivre, détail du cartouche

“ Si tu as besoin ...

« Si tu as besoin de quelque chose, appelle-moi, je te dirai comment t’en passer. »

Coluche (1944 - 1986)

Au cours du voyage à Reims des 12 et 13 décembre 2008, nous avons visité le Musée-Hôtel Le Vergeur
Cet hôtel particulier construit au XIIIe siècle passe dans plusieurs familles rémoises comme celle de Nicolas Le Vergeur, des Coquebert ou de la célèbre Veuve Clicquot Ponsardin. Le négociant en Champagne Hugues Kraft l'acquiert en 1910 et s'attache à la préservation du patrimoine de Reims en installant dans son jardin façades, portails, escaliers, cheminées de la ville ou trumeaux récupérés ou rachetés à la suite des dégâts importants dus à la Grande Guerre. Il parcourt le monde et constitue ainsi une importante collection d'objets d'art et de photographies.
La Société des Amis du Vieux Reims fondée par Kraft hérite du bâtiment et de son mobilier en 1935 à la mort du collectionneur. Le fonds s'enrichit chaque année de donations et plusieurs séries de gravures d'Albrecht Dürer (1471-1528) font partie des trésors de la collection.

Albrecht Dürer, "Nativité", 1509-1511, bois gravé, Petite Passion sur bois (37 gravures)
Dürer, 'Nativité', bois gravé

Émotion en entrant dans la salle peu éclairée qui expose les séries intégrales et originales des gravures sur bois de L'Apocalypse et de La Grande Passion...

Exposées à hauteur de regard, elles offrent les détails des traits élégants, incisifs et harmonieux du maître graveur. Ces deux séries sont complétées par quelques autres gravures sur bois de la Petite Passion sur bois (37 gravures) dont fait partie cette Nativité de 1509-1511, par quelques planches de la Passion sur cuivre, et par des eaux-fortes isolées comme Le Bain des hommes, Le Monstre marin ou La Chute de l'homme (Adam et Ève).

Dürer, 'La Nativité' ou 'Noël'

Le point de vue de cette Nativité sur bois est étonnant : par une structure en perspective ascendante qui repousse les personnages à l'arrière de la composition, nous sommes au pied d'une plate-forme vue de bas en haut et nous identifions aux deux bergers qui nous tournent le dos, en adoration devant l'Enfant ; le point de fuite créé par les lignes de l'escalier et des poutres du plancher est différent de celui obtenu par les lignes de la charpente qui mène à la scène de l'Annonce aux bergers dans le lointain du paysage, et cette anomalie renvoie une impression très particulière.
Ce n'est pas la première fois que Dürer traite de ce sujet.
En 1504 il dessine sur cuivre une Nativité appelée initialement Weihnachten ou "Noël", chef-d'
œuvre d'une géométrie projective aboutie. C'est lui-même qui grave la plaque au burin avec le procédé de la taille-douce, considéré comme la part la plus noble de l'art de l'estampe.
L'artiste - conscient de sa valeur - installe son monogramme AD (image à agrandir en logo de la citation) dans un petit cartouche qui n'est pas dans le plan de la feuille, mais suspendu à une branche d'arbre, un dispositif qui remplace l'habituelle petite tablette ou cartellino dans laquelle les initiales étaient inscrites, plaquées sur une pierre (comme dans la Nativité sur bois ci-dessus) ou un fragment de papier.
Cette nouveauté nous invite à percevoir l'image comme un plan s'ouvrant sur l'espace pictural et non comme une page de livre. Le spectateur devient partie prenante de la scène.

Les personnages figurent à petite échelle dans une architecture imposante. Ce décor pittoresque est typique des Nativités du XVe siècle ; la Sainte Famille se tient dans une maison à colombages délabrée qui expose ses briques abimées et côtoie les ruines d'un bâtiment ancien où pousse une végétation désordonnée. Les planches de la toiture menacent de s'écrouler. Joseph a puisé de l'eau au puits et la verse dans une cruche. Tous ces éléments réalistes appellent une symbolique cachée et codée, représentant la Nouvelle Loi émergeant au milieu des vestiges de l'Ancienne, de même que l'eau du puits et la carafe intacte font allusion à la virginité de Marie et au sacrement du baptême.
Une classique échappée de vue s'ouvre à travers le porche central en plein cintre. L'artiste crée ainsi un arrière-plan avec cette vista alpestre malheureusement un peu effacée, probablement un souvenir du pèlerinage à pied au cours duquel Dürer traversa les Alpes pour rejoindre la Vénitie avant de rentrer à Nuremberg. Le graveur est imprégné des "raccourcis" de Mantegna et des recherches italiennes sur la perspective. Il harmonise admirablement les nouvelles conceptions de la Péninsule, ses propres avancées sur les proportions de l'homme ou de l'animal et la tradition des pays du Nord pour créer une superbe impression esthétique.

À la même époque, vers 1502-1504, Dürer peint le Retable Paumgärtner, une Nativité représentée au panneau central entre saint Georges et saint Eustache. Le triptyque est conservé à l'Alte Pinakothek de Munich. L'avancée de toiture sert de baldaquin à Marie et l'Enfant en mettant la scène en valeur. Avec les deux bergers qui surgissent à l'arrière-plan, on pense à la conception du Retable Portinari imaginée vers 1475 par Hugo van der Goes avec sa Nativité centrale. Cette fois encore le mur roman à double arcade jouxte un édifice en ruine envahi de végétation. La famille Paumgärtner, commanditaire, est représentée avec ses armes à minuscule échelle, les hommes à dextre de la scène sacrée, et les femmes à sénestre, à la mauvaise place comme l'impose la tradition de l'époque.


Albrecht Dürer, Nativité,  panneau central, Retable Paumgartner, vers 1503, huile sur panneau, 155 x 126 cm, Alte Pinakothek, Munich
Dürer, 'Nativité', Retable Paumgartner
Dürer, Nativité, La Vie de la Vierge Albrecht développe aussi le thème de la Nativité dans la série de La Vie de la Vierge et parvient cette fois encore à inventer une autre solution plastique et moderne.
Cette suite de vingt gravures sur bois illustrant la vie de la Vierge fut publiée sous forme de livre en 1511 mais plusieurs d’entre elles circulaient déjà auparavant sous forme de feuilles d’épreuves, sans texte, entre 1502 et 1506.
Panofsky dans La Vie et l'art d'Albrecht Dürer, au chapitre sur Dürer graveur des années 1495-1500, rappelle (p. 80) qu'Érasme estimait Dürer au-dessus du grand peintre de l'Antiquité Apelle :
" [Dürer] dépeint même ce qui ne se peut représenter : le feu, les rayons de lumière, le tonnerre, la foudre, l'éclair et "quelque chose qui ne ressemble à rien ou à un rêve" ; toutes les sensations et toutes les émotions ; enfin l'esprit entier de l'homme, tel qu'il se révèle par le comportement du corps et presque par la voix. Telles sont les choses qu'il propose au regard sous l'espèce des lignes les plus pertinentes - des lignes noires - et que si l'on y ajoutait de la couleur, on gâterait l'oeuvre. Et n'est-il pas plus admirable d'accomplir sans les facilités des couleurs, ce qu'Apelle accomplissait avec leur concours ? "

Espèrant que ce dernier article de l'année vous aura plu, j'en profite pour vous remercier de l'intérêt que vous portez à cette rubrique de citations parues en 2008 et vous retrouverai avec plaisir tout au long de 2009.

Joyeuse entrée à tous dans l'an neuf (9) !

À lire ou cliquer :

  • PANOFSKY Erwan, La Vie et l'art d'Albrecht Dürer, Princeton, 1943, trad. fr. Dominique Le Bourg, Hazan, 1987, 2004, pp. 80-166 ;
  • Guenther Biedermann, "La Nativité par Albrecht Dürer", fiche n° 238C, in L'Estampille - L'Objet d'art, juillet-août 1990 ;
  • L'article d'un blog : La Nativité selon Albrecht Dürer, un lien proposé par Francis Cailliau. La Nativité sur bois de la Petite Passion y est présentée mais à l'envers. Vous pourrez le vérifier en observant le monogramme inversé ;
  • La Vie abrégée de Dürer dans un livre de Jean Selz numérisé par Google ;
  • Une analyse d'œuvre avec la gravure du Repos pendant la fuite en Égypte de Dürer ;
  • Le site des Restos du Cœur créés par Coluche ;
  • Un site perso avec la possibilité de télécharger des sketches de Coluche.

Rédaction et mise en ligne par Sabine Wetterwald le 31 décembre 2008,
actualisation le 29 septembre 2009

Le programme 2008-2009 : Lumières et couleurs du Nord, impressions et variations.

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