Horace et l'exposition "Mantegna" au Louvre Imprimer Envoyer

Mantegna, Autoportrait présumé

“ Laudator ...

« Laudator temporis acti »

L'admirateur du temps passé

Horace ( -65 ; -8 ), Art poétique, vers 178

Deux autres traductions possibles de cette expression d'Horace : « Celui qui vante le temps jadis » ou « Faisant l'éloge du temps passé ».

Mantegna, Adoration des bergers

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Andrea Mantegna, L'Adoration des bergers, c. 1451-53, tempera sur toile transférée d'un panneau de bois, 40 x 55,6 cm, Metropolitan Museum of Art, New York


Comment m'y prendre pour vous parler de l'exposition Mantegna 1431-1506 (au Louvre) dans cette rubrique des citations latines ?

Après avoir relaté la semaine dernière deux autres expos parisiennes, " Figures du corps " de l'ENSBA et " Picasso et les maîtres " au Grand Palais, je tarde à partager ma jubilation devant les œuvres de Mantegna. Cliquez sur son autoportrait présumé ci-dessus, un détail de la Présentation au Temple (vers 1460, Staatliche Museen, Berlin).

 

Sur quelle œuvre porter le focus ? Dessins, gravures, peintures ? Je n'aime pas une œuvre de Mantegna mais l'œuvre (au masculin) de Mantegna 'en vrac'.

L'artiste est très peu connu du public non familiarisé avec l'Histoire de l'Art. Je m'en aperçoit en parlant de lui cette semaine pour faire connaître l'exposition du Louvre. Même son nom parfois ne dit rien.

Andrea Mantegna, L'Adoration des bergers, vers 1451-1453, détail des bergers, tempera, Metropolitan Museum of Art, New York


La citation d'Horace d'abord : Lucien Jerphagnon a publié en 2007, Laudator temporis acti (C'était mieux avant), un livre qui relate les habituelles plaintes générationnelles depuis l'Antiquité sur la nostalgie du passé ou les appréhensions du futur.

Faire l'éloge d'un artiste mort depuis cinq siècles, oui, mais sans pour autant être le laudator temporis acti d'Horace, qui se complaît dans un temps révolu où tout était plus beau et mieux que maintenant. Les conservateurs et muséographes de l'exposition du Louvre ont su imaginer une présentation de Mantegna vivante et didactique.
0 Mantegna, détail des bergers

Benjamin Couilleaux a rendu compte exhaustivement de l'exposition et a rédigé un article intéressant et documenté sur le site de La Tribune de l'Art.

J'opte pour la facilité de quelques bribes relatées et cherche les sources flamandes qui pourraient avoir inspiré Mantegna pour la réalisation de  L'Adoration des bergers (ci-dessus et ci-contre).

Ce petit panneau de bois de 40 x 55,6 cm peint vers 1455 à l'âge de 24 ans - m'a émue. La riche palette chromatique joue de couleurs tendres pour offrir un merveilleux paysage s'échappant dans le lointain en suivant le cours d'un fleuve. Mantegna est déjà célèbre à cette époque puisqu'on l'appelle "magister" dès l'âge de 16 ans.

Mais n'auriez vous pas déjà vu ce genre de 'trognes' de bergers réalistes quelque part ? Je les vois directement inspirés de l'art flamand, faisant le rapprochement pendant l'exposition avec le célèbre groupe de bergers peints vers 1476-78 par Hugo van der Goes (ca.1440-1482) dans le Triptyque Portinari.

Bien sûr on pense aussi à l'expressivité de son maître Francesco Squarcione pendant ses jeunes années d'apprentissage à Padoue ; à la période réaliste ou même "vériste" de son contemporain le sculpteur Donatello qui a travaillé au même moment au Santo de Padoue (de 1443 à 1453) et que Mantegna admire ; à la délicatesse et à la chaleur du coloris vénitien de son beau-frère Giovanni Bellini ; mais la première sensation à la découverte du panneau reste la douceur et l'équilibre du réalisme flamand comme on peut le voir dans le paysage du bas du folio 93v. des Heures de Turin-Milan attribué à Jan van Eyck vers 1420-1425.

Vérifiant dans une biographie que Mantegna n'a pas quitté l'Italie à cette période, demandons-nous quelles étaient les sources d'inspiration présentes en Italie vers 1455, communes à Mantegna et Hugo van der Goes. L'Adoration des bergers a été probablement commandée par Borso d'Este qui fut premier duc de Ferrare de 1450 jusqu'à sa mort en 1471. La famille d'Este collectionnait déjà les peintures flamandes et Mantegna a pu voir des prototypes du naturalisme flamand à Ferrare ou ailleurs en Vénétie avant de peindre ces deux spectaculaires bergers. Ces paysages naturalistes et ces visages aux expressions si caricaturales seront repris tant en Italie avec Ghirlandaio dans la solution imaginée vers 1480 pour la Chapelle Sassetti de l'église Santa Trinita à Florence, qu'en Flandre dans la Nativité (vers 1510) de Gérard David par exemple.

La tradition de peinture de la Nativité avec de vastes paysages et des bergers était déjà bien établie en Italie vers 1450 quand Mantegna peint L'Adoration des bergers. De même que la famille Portinari avait offert au fil du temps des enluminures flamandes et un grand nombre d’œuvres d’art venant des Pays-Bas à l’Hôpital de Santa Maria Nuova de Florence, permettant à l’école florentine d'assimiler les caractéristiques essentielles de la peinture flamande avant l'arrivée du Triptyque Portinari de van der Goes, de même la famille d'Este avait importé des œuvres d'art depuis le Nord, contribuant ainsi à la formation éclectique de Mantegna.

Andrea Mantegna, 'Porteurs de vases'

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Andrea Mantegna, Les Porteurs de vases du cycle des Triomphes, avant 1506 probablement après 1490, toile (Tempera à la colle de peau ou détrempe sur twill), 2,66 m x 2,78 m Londres, Hampton court, © The Royal Collection, © 2008, Her Majesty Queen Elizabeth II


Dans un tout autre registre, la série des Triomphes peinte vers 1489 conforte la notoriété de l'artiste. La série est représentée à l'exposition par l'un des panneaux - Les Porteurs de vases - magnifiquement mis en lumière à la suite d'une série de dessins et gravures sur le thème.

Les monuments romains et les personnages habillés à l'antique se détachent dans un paysage original et lumineux.

Si vous en avez l'occasion, visitez l'Orangerie d'Hampton Court Palace en Angleterre, pour profiter de ce cycle exceptionnel des neuf grands Triomphes de César. Les collections du château valent le voyage.

On a parfois reproché à Mantegna de terminer sa carrière de façon trop rigide, sans s'ouvrir à la modernité du sfumato de Vinci ou au clair-obscur du Corrège. Je le perçois davantage comme un artiste doté d'une forte personnalité qui entremêle de façon savante en les synthétisant les avancées naturalistes ou réalistes développées avec le symbolisme déguisé de l'ars nova des Primitifs flamands cher à Panofsky, et les recherches italiennes axées davantage sur la perspective mathématique et le souci de la composition d'ensemble.

Une vidéo sur le Saint Sébastien du Louvre :

L'équipe du Canal Educatif à la Demande propose un film créé en 2006 par Erwan Bomstein-Erb.

C'est une vidéo chapitrée du Martyre de saint Sébastien, une toile de 2,55 m x 1,40 m peinte vers 1480 par Mantegna, conservée au Louvre. Deux hommes "crèvent l'écran" - en prise directe lors de l'exposition avec notre regard - au pied de Sébastien. Ils arborent des visages patibulaires marqués, comme ceux des bergers de L'Adoration. Pour l'exposition, le cadre a été enlevé afin que l'on puisse admirer la bande traitée "façon porphyre" qui borde le tableau. Mantegna crée ainsi une fenêtre sur le monde comme le préconisait Alberti.

La vidéo nous familiarise bien agréablement avec le monde de Mantegna et les concepts gravitant autour de la Renaissance italienne.

J'aurais voulu aussi vous parler des lapins qui égaient les paysages, du chatoiement des couleurs du Saint Jérôme dans le désert, des dessins magistralement réalisés en amont de gravures, de ses grisailles que l'on voudrait toucher pour vérifier qu'elles ne sont pas de véritables sculptures, de sa science des raccourcis comme dans le Christ mort si troublant, de l'oculus magique en trompe-l'œil de la Chambre des Époux de Mantoue, de l'admiration que Rembrandt a pour lui...

Mais il est tard... Courez voir l'exposition si vous en avez l'occasion.

L'exposition Mantegna 1431-1506 se tient au Musée du Louvre à Paris du 26 septembre 2008 au 5 janvier 2009.

 

À lire :
  • Lucien Jerphagnon, Laudator temporis acti (C'était mieux avant), Tallandier, 2007 ;
  • Dominique Thiébaut et Giovanni Agosti (dir.), Catalogue de l'exposition Mantegna, Musée du Louvre/Hazan, 2008.

À cliquer :


Rédaction et mise en ligne par Sabine Wetterwald le 10 décembre 2008,

dernière révision le 2 février 2010
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