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Mardi 5 décembre 2006
Amphithéâtre Schumpeter, Pôle universitaire Lamartine, Dunkerque

Les peintres précurseurs des Primitifs flamands

sous les ducs de Bourgogne

Une conférence de Sabine Wetterwald

Nos conférence sont ouvertes à tous, membres ou non de l'Association, dans le cadre de l'Université Populaire de la Côte d'Opale.

Sabine Wetterwald
  • En 2006-2007, Sabine Wetterwald étudie l'Histoire de l'Art en première année de Master Recherche à l'Université de Lille3.
  • Le but de la conférence - à l'aide d'une présentation numérisée - est de comprendre l'évolution et la diversité des styles dans la peinture sur panneau, des années 1380 aux années 1425, jusqu'à son aboutissement avec les nouveautés imaginées par les Primitifs flamands.
  • Vous étiez environ 90 personnes venues écouter cette conférence. Merci de l'intérêt que vous avez manifesté lors de cette soirée.
  • Des œuvres-clés - commandées le plus souvent par Philippe le hardi ou Jean sans peur - permettent de mettre en relief les facteurs de changement qui font glisser l'art élégant et raffiné dit "Gothique international", vers les œuvres empreintes de naturalisme et de réalisme de la première génération de Primitifs flamands.

    1 - Une présentation du contexte dans lequel les artistes exercent leur art à la fin du XIVe siècle :

    Jean Pucelle enlumine le minuscule livre des Heures de Jeanne d'Evreux en 1325-1328 et marque la peinture européenne du siècle par l'utilisation ingénieuse des dernières avancées italiennes qu'il rapporte d'un voyage à Sienne.

    Simone Martini - peintre siennois - arrive à la cour d'Avignon vers 1339 et y reste jusqu'à sa mort en 1344. Il influence aussi profondément les artistes de la cour pontificale et par là toute la peinture des cours aristocratiques d'Europe.

    Pucelle et Martini sont tous deux marqués par les formules innovantes de Duccio qu'ils ont vues dans sa Maestà peinte en 1308-1311 pour la cathédrale de Sienne.

    Le Diptyque Wilton, National Gallery, Londres, vers 1390

    Les idées préhumanistes favorisent un intérêt pour l'Homme comme en témoigne le Portrait de Jean le bon.

    Le roi Charles V et la reine Jeanne de Bourbon se font représenter de façon réaliste dans le Parement de Narbonne.

    Les caractéristiques du "Gothique international" en vigueur dans toutes les cours d'Europe tendent vers un style unifié bien représenté par le Diptyque Wilton, une œuvre de cet art de cour précieux.

    Diptyque Wilton


    2 - Les peintres franco-flamands des années 1390-1416 sont au service des ducs pour le fameux chantier de la Chartreuse de Champmol près de Dijon. Philippe le hardi - frère du roi Charles V et dernier fils de Jean le bon - veut en faire la nécropole des ducs, à l'instar de celle de Saint-Denis réservée à la dynastie des rois.

    L'arrivée du Nord à Dijon du sculpteur Claus Sluter (1350-1406) et de son équipe avec la création de sculptures monumentales empreintes de réalisme pour le portail de la Chartreuse de Champmol ou le Puits de Moïse et le pathétisme des pleurants du tombeau de Philippe le Hardi marquent les esprits.


    Melchior Broederlam, originaire de Ypres, apporte lui aussi sa vision d'artiste du Nord. Peintre attitré de Louis de Male puis de sa fille Marguerite de Flandre, il travaille dans son atelier du Nord pour Philippe le hardi.

    Volets peints, Retable de la Crucifixion

    Volets peints du Retable de la Crucifixion, 1394 -1399, Melchior Broederlam, Musée des Beaux-Arts de Dijon

    Les volets qu'il a peints pour le Retable de la Crucifixion sculpté par Jacques de Baerze, sont exposés au Musée des Beaux-Arts de Dijon.

    Par un système de "coulisses", le paysage s'installe dans le fond doré qui subsiste encore. Les deux scènes architecturées de L'Annonciation et de la Présentation au temple, alternent avec la Visitation et la Fuite en Egypte qui prennent place dans la nature représentée de façon balbutiante.

    Jean de Beaumetz (vers 1335 - 1396) avec les 26 panneaux de dévotion peints pour les cellules du cloître des moines chartreux de Champmol comme cette Crucifixion avec un moine chartreux, Jean Malouel et Henri Bellechose sont les principaux représentants des peintres des ducs qui acceptent de se déplacer à la cour de Dijon sous Philippe le hardi et Jean sans peur ; certaines de leurs œuvres sont parvenues jusqu'à nous et conservées au musée du Louvre au deuxième étage de l'aile Richelieu. Le thème de la Trinité est omniprésent dans ces peintures.

    Jean Malouel, Grande Pietà ronde, 64,5 cm de diamètre,
    sur panneau de chêne, vers 1400, Musée du Louvre, Paris

     

    C'est Philippe le Hardi qui commande cette Pietà en tondo à Jean Malouel, pour lui-même ou pour la chartreuse de Champmol dédiée à la Trinité.

    Au dos il a fait peindre ses armes.

    Cette image de dévotion (imago pietatis) particulièrement dense, est liée à la devotio moderna, un courant de piété septentrional qui invitait les croyants à ressentir la Passion du Christ ou la douleur de Marie en fixant le corps blessé du Crucifié et en faisant intervenir leurs sentiments et non leur raison.

    Pour la notion d'imago pietatis, et de devotio moderna, voir BELTING en bibliographie et l'article de Maïna Masson en bas de page.

    Jean Malouel,  'Grande Pietà ronde'

    Des formes d'art nouvelles sont développées par certaines écoles régionales pour la création d'œuvres de dévotion émergeant dans ce courant de spiritualité intime.

    Chapelle Cardon

    Chapelle Cardon, tempera à la feuille d'or sur bois, 99 cm x 59 cm, Paris, Musée du Louvre

    Ce retable portatif, appelé Retable Cardon en raison de son ancien propriétaire, est monté sur un piédestal prolongé par un dossier fixe. Des volets latéraux articulés par des charnières permettent de fermer la niche dans laquelle prend place la statuette d'une Vierge à l'Enfant tenant un oiseau. L'ensemble est couronné d'un baldaquin ajouré. Le pinacle-tourelle a été ajouté au XIXe siècle.

    Nous rattachons ce précieux objet de dévotion au Retable-tourelle avec le cycle de l'Enfance du Christ, haut de 133 cm que nous avons admiré au Musée Mayer van den Bergh d'Anvers en mai 2007.

    Le peintre du Retable Cardon a pu multiplier les scènes peintes dans les compartiments des volets (16 au Louvre au lieu de 8 à Anvers) malgré l'exiguïté de l'espace disponible pour ce retable plus petit que celui d'Anvers. Des anges ou des personnages bibliques complètent les scènes de la vie du Christ.

    Son style, très proche du retable-tourelle d'Anvers réalisé probablement dans l'entourage de Melchior Broderlam, permet de le dater des années 1390-1410.

    Comme c'est le cas à l'arrière-plan du panneau central du Triptyque des Sept sacrements de Rogier van der Weyden conservé au Musée Royal d'Anvers, l'ensemble était probablement disposé au couronnement du maître-autel d'une église, tel un écrin précieux dont la fonction fait penser à une châsse où sont conservées des reliques.


    3 - Le " Maître de Flémalle " que les historiens s'accordent à reconnaître en Robert Campin a vécu quelques temps en Bourgogne. Reprenant les nouveautés des peintres évoqués plus haut, il apporte son savoir-faire du Nord, marqué à l'école du réalisme de Sluter.

    Deux œuvres de Robert Campin sont représentatives pour aborder le courant ancré dans la tradition flamande largement ouvert par Melchior Broederlam et ses collègues, alors que la vie réelle a fait son entrée dans les peintures à thématique sacrée.

    La première est le Diptyque de Saint-Petersbourg, vers 1420, conservé au Musée de l'Ermitage.

    Le volet gauche met en scène une variété d'image de la Trinité que François Bœspflug appelle La Compassion du Père, tandis que sur le volet droit, la Vierge et l'Enfant prennent place dans un intérieur bourgeois et se réchauffent au feu de la cheminée.

    Campin, 'Compassion du Père' Campin, La Vierge à la cheminée
    Campin, 'Nativité dans un paysage'
    Robert Campin, Nativité dans un paysage, vers 1425,
    huile sur bois, 87 x 70 cm,  Dijon, Musée des Beaux-Arts

    La seconde est la Nativité dans un paysage, exposée au Musée de Dijon. C'est l'un des premiers paysages naturalistes de la peinture occidentale. Les sources sont à puiser dans les textes du Nouveau Testament, mais aussi dans les Evangiles apocryphes, notamment pour la présence des deux sages femmes, un motif rare dans l'art sur panneau en Occident. La vision de Brigitte de Suède relatée dans les Revelationes en 1372 permet de comprendre la présence de la bougie de Joseph, symbole de la lumière de la nature éclipsée par la lumière divine qui émanait de l'Enfant (PANOFSKY p. 244).

    Le réalisme des visages et le rendu des matières comme l'attention aux détails révèlent la marque de la provenance septentrionale de l'artiste. Les saints personnages ont quitté leurs auréoles et les fonds dorés pour s'insérer dans un espace tangible, même si celui-ci reste encore abstrait et pas tout à fait crédible.


    Nous espérons que ces chefs-d'œuvre de l'art franco-flamand sous les ducs de Bourgogne - peu connus du grand public - ont pris un sens nouveau après cette conférence et l'explicitation des styles, symboles et contexte religieux ou politique de l'époque. Ils annoncent l'art de Jan Van Eyck, Rogier van der Weyden ou Petrus Christus, et ouvrent la voie à la deuxième génération de Primitifs flamands comme Dierick Bouts, Juste de Gand ou Hugo van der Goes.

    Vous pouvez les retrouver entre autres avec le programme de Convivialité en Flandre à l'aile Richelieu du Musée du Louvre à Paris, au Musée des Beaux-Arts de Dijon ou au Musée Mayer van den Bergh d'Anvers.

    J'aime cette phrase de Michael Baxandall dans la préface de son livre cité en bibliographie, «
    On fait de la critique, selon moi, quand ce qu’on pense ou ce qu’on dit à propos d’un tableau est susceptible d’aiguiser le plaisir légitime qu’il nous procure. » et souhaite que votre plaisir soit aiguisé lors de votre rencontre avec les œuvres détaillées lors de la conférence.    S. W.

    Sources des images : Encyclopédie Wikipedia, Web Gallery of Art, Insecula.com

    Bibliographie

    • BAXANDALL Michael, Formes de l'intention - Sur l'explication historique des tableaux, Nîmes, J. Chambon, 1991
    • BELTING Hans, L'image et son public au Moyen Age, Berlin, 1991, Paris, G. Montfort, 1998
    • BŒSPFLUG François, La Trinité dans l'art d’Occident 1400-1460 - Sept chefs-d'œuvre de la peinture, Strasbourg, Coll. Univ. de Strasbourg, Sciences de l'histoire, 2001, 2006
    • CAZENAVE Michel (dir.), Encyclopédie des symboles, Paris, Le Livre de poche, La Pochothèque, 1996, Bibl. Asso.
    • ELSIG Frédéric, La Peinture française du XVe siècle, Milan, Cinq continents, 2004, Bibl. Asso.
    • FRÈRE Jean-Claude, Les Primitifs flamands, Paris, Terrail, 2001
    • GOMBRICH Ernst H., Histoire de l'Art, Paris, Phaïdon, 1950, 2005, pp. 207-295
    • HECK Christian, La Peinture française aux XIVe et XVe siècles, cours de Licence3 d'Histoire de l'Art, Université de Lille3, Année 2005-2006
    • PANOFSKY Erwin, Les Primitifs flamands, Paris, Hazan, 1992, 2003
    • SOSSON Jean-Pierre, « Le peintre et son métier - Le statut du peintre » in De PATOUL Brigitte et Van SCHOUTTE Roger (ss la dir. de), Les Primitifs flamands et leur temps, 1998, Tournai, La Renaissance du livre, p.84 et suiv.
    • STERLING Charles, La peinture médiévale à Paris, 1300-1500, T.1, Paris, Bibliothèque des Arts, 1987
    • STROO Cyriel et VANWIJNSBERGHE Dominique, "Maîtres et chefs d'œuvre" pp. 144-213, et "Formes et fonctions" pp. 330-372, in HECK Christian (dir.), L'Art flamand et hollandais - Le siècle des Primitifs, 1380-1520, Paris, Citadelles-Mazenod, 2003
    • ZUCKER Arnaud, Physiologos, le bestiaire des bestiaires, Grenoble, J. Millon, 2004 ; "Lion" pp. 53-60, "Pélican" pp. 69-74, "Aigle" pp. 78-82, "Colombe" pp. 202-212
      Catalogues :
    • STARCKY Emmanuel (dir.), Le Musée des Beaux-Arts de Dijon, Catalogue, Paris, RMN, 2002, Bibl. Asso
    • THIÉBAUT Dominique, LORENTZ Philippe, MARTIN Jean-René, Les primitifs français, Découvertes et redécouvertes, Paris, RMN, 2004, Catalogue de l'exposition du 27 février au 17 mai 2004 au Louvre

    À cliquer :

    • Une fine analyse ( en anglais ) des Heures de Jeanne d'Evreux et des comparaisons avec d'autres œuvres pour comprendre les avancées de Jean Pucelle. N'hésitez pas à agrandir les folios présentés.
    • Sur le site du CRDP, l'article "Princes mécènes" de Maïna Masson, Conservateur du patrimoine, pour mieux comprendre la notion de devotio moderna quand s'opère une pratique de la foi plus personnelle.
    • Une synthèse sur l'influence de la peinture flamande dans le Sud de l'Europe, dont un chapitre sur les artistes des Pays-Bas au service des ducs de Bourgogne.
    • Un article fait le point sur le Maître de Flémalle alias Robert Campin. Vous lirez comment Campin s'éloigne du gothique international et inaugure dans les Pays-Bas du Sud une école où la richesse du monde spirituel s'exprime dans une peinture à tendance réaliste.
    Création de la page par Sabine Wetterwald le 16 novembre 2006,
    dernière actualisation des liens le 13 avril 2009


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