Fiche d'Histoire de l'Art n°2 - 'La Pie sur le gibet', Pieter Bruegel l'Ancien (1527/28-1569) Imprimer Envoyer

La Pie sur le gibet,  Pieter Bruegel l'Ancien (1527/28-1569)

par Sabine Wetterwald


La Pie sur le gibet, peint en 1568, est offert en testament par Bruegel à sa femme, d'après Het Schilder-Boeck ou Le Livre des peintres, de Karel van Mander.
Ce peintre et historien hollandais (1548-1606), en rédigeant 175 biographies, sur le modèle des Vies de Vasari, nous fournit la principale source biographique sur Bruegel.

Nous avons souhaité en savoir plus sur ce tableau testamentaire et avons rédigé ce texte après lecture du livre Bruegel de P. et F. Roberts-Jones cité en bibliographie. Une mise en exergue de certains détails du tableau...


'La Pie sur le gibet'

La pie sur le gibet, 1568, huile sur bois de chêne,
45,9 x 50,8 cm, Darmstadt, Hessisches Landesmuseum

 

Le panneau est d'un format modeste, presque carré.
D'un relief escarpé, nous avons une vue plongeante sur un paysage panoramique se perdant dans le lointain.
Au centre de la composition, à l'intesection des deux diagonales, une pie est perchée sur un curieux et gigantesque gibet auquel aucune corde n'est attachée, lui-même dressé sur un promontoire.
Au premier plan à gauche, des villageois dansent non loin de leur village visible au second plan, tandis qu'à droite du gibet, une croix est érigée en contrebas et domine une ferme. A l'arrière-plan, au loin, un fleuve déploie ses méandres dans la vaste plaine d'une région alpestre égayée de fortifications.
Les grands poteaux du gibet, deux arbres noueux qui ferment la composition à gauche comme à droite, un troisième arbre au second plan, le poteau de la croix, sont autant de lignes verticales qui apportent de la stabilité à l'ensemble, tandis que les courbes des branches, des rochers ou des méandres du fleuve permettent une circulation du regard.
Le point de vue du spectateur se situe
"à vol d'oiseau", et permet d'observer les moindres détails de la scène par un regard panoramique. D'une certaine façon, ce pourrait être l'effet obtenu avec une photographie prise au grand angle. La ligne d'horizon est placée très haut.
L
a profondeur est amplifiée par l'encadrement de frondaisons des arbres au premier plan et la disposition alternée de zones d'ombre et de lumière qui entraîne le regard vers le fond du panneau.
C'est le soleil qui éclaire la scène, très haut. La lumière vient d'en haut à gauche et crée quelques ombres portées aux pieds des danseurs ou du gibet. Il ne s'agit pas d'une perspective mathématique construite à l'aide de lignes d'architecture précises : Bruegel use d'une perspective atmosphérique aboutie, passant des couleurs chaudes du premier plan dans les tons de jaune et d'ocre agrémentés de touches de rouge ou bleu, à un dégradé de verts au second plan apporté par les arbres de la forêt, jusqu'à une palette de couleurs froides s'achevant par un savant dosage de gris et de bleus laiteux pour le lointain paysage de l'arrière-plan et le ciel nuageux.Paysage

   

Bruegel peint un extraordinaire paysage où le monde infini se fond dans les subtiles nuances de l'atmosphère. Il suit en cela la voie ouverte quelques dizaines d'années plus tôt par Joachim Patenier2 (ca 1480-1524). Celui-ci, premier à se poser comme spécialiste du paysage, donne priorité à la nature sur la scène religieuse. Mais à la différence de Patenier, Bruegel ne traite pas le paysage de façon analytique.
Sa traversée des Alpes lors de son retour à pied d'Italie vers 1555 lui a apporté une bonne connaissance des points de vue montagneux. Il en a gardé des dessins faits "sur le motif". Il aborde ici le paysage dans une vision synthétique et panoramique de la nature, peut-être également influencé par les paysages de Venise de Titien.
Il annonce par ses soleils peints de face, comme dans La Chute d'Icare, ou au zénith comme dans Les Proverbes, les futures recherches picturales autour de la lumière de Claude Lorrain (1600-1682) : la couleur devient lumière, et le lointain semble reculer à l'infini.

 

La pie représentait les mauvaises langues, bonnes pour le gibet.
Bruegel a peut-être pensé aux délateurs encouragés par le duc d'Albe 4 dans son édit de 1566, afin qu'ils dénoncent les "prédicants" enseignant le protestantisme dans le pays.


Détail de la pie

 

 

 

La pendaison était réservée à ces prédicants jugés par le Conseil des troubles 5, et la mort sur le gibet était déshonorante, par opposition à la mort par le feu ou l'épée. En raison de cet édit, la pendaison fut associée à la domination catholique et espagnole. 

 

   

Détail du village

 

 

L'homme est intégré dans le paysage jusqu'au fond du panorama par la présence de plusieurs bateaux qui voguent sur le fleuve. L'impression de vie est renforcée par l'existence du village : l'homme vit dans -et avec- la nature.
La petite taille des villageois donne l'échelle et renforce l'effet grandiose du paysage. C'est le détail qui valorise l'ensemble. Le peintre a déjà utilisé ce procédé : La Tour de Babel en est un bon exemple.
La finesse de la peinture des miniatures des livres enluminés ne permettait pas une telle différence d'échelle. Il eut fallu peindre des paysans d'à peine un millimètre de hauteur, et ils n'auraient pu être individualisés. La peinture de chevalet autorise cette dimension "cosmique" entre l'homme et la nature : le panneau de chêne utilisé par Bruegel mesurant 46 cm de hauteur, les habitants du village -peints avec une taille réelle de 6 ou 7 mm- peuvent ainsi être différenciés par Bruegel.

Détail des danseurs

 

   

Et ces paysans qui dansent ?
Affirmation de leur
liberté et de leur indépendance ? Ni le joueur de cornemuse ni les danseurs ne semblent préoccupés par le gibet. Leur présence est peut-être une façon déguisée de signifier au gouvernant espagnol que l'homme des Pays-Bas n'a pas peur de lui.
Mais ils expriment aussi la
joie de vivre des concitoyens de Bruegel. Dans La Danse de la mariée en plein airLa Danse des paysans exposé à Vienne, Bruegel a peint de nombreux villageois qui dansent joyeusement. D'après Karel Van Mander, le peintre aimait se rendre à des noces quand il y était invité. Il offrait des présents et faisait des croquis, véritable travail d'observation rurale. conservé à Detroit, ou

A moins qu'il ne s'agisse d'une illustration du proverbe "Danser sous le gibet" indiquant la bravoure des habitants qui ne craignent pas l'oppression des hommes du Duc d'Albe ?

Détail de l'homme qui défèque

 

 

   

Cet homme qui défèque dans l'ombre à l'angle inférieur gauche à l'avant-plan de la composition ?
L'aviez-vous vu ?
C'est un lieu bien incongru pour une telle action !
Il se soulage un peu à l'écart du lieu du supplice, mais c'est sans doute une allusion subversive dirigée contre les Catholiques espagnols qui font régner un régime de terreur à Bruxelles en 1568.
Bruegel signifie clairement la bravoure et le mépris du peuple flamand à l'intention du pouvoir du moment.
Mais il risque sa peau.
Aussi dispose-t'il son modèle dans l'ombre de l'angle de l'avant-plan afin qu'il soit peu visible, destiné à n'être remarqué que par ceux qui peuvent décrypter le sens caché de sa peinture. 

      

 

Les Proverbes, détail

 
Nous avons déjà vu un homme qui "conchie le gibet" dans l'angle supérieur droit du tableau Les proverbes, peint dix ans auparavant en 1558, et conservé au Staatliche Museen de Berlin. En voici un détail à gauche. Deux pies étaient alors perchées sur la traverse du gibet.
A droite, un détail de la
croix dans La pie sur le gibet. Elle n'est pas visible immédiatement, bien moins haute que le gibet, et évoque aussi le supplice.
La présence d'un tas de pierres ou de bois coupé à son pied nous intrigue.
Détail de la croix

 

Quel curieux gibet !
Nos années de mathématiques nous interpellent, car nous n'avons rien trouvé sur ce sujet dans les livres. 

Regardons bien le piètement du gibet :
les bases des poteaux sont placées face à nous, selon une ligne quasiment horizontale, sur un promontoire rocheux qui semble compact. Nous nous demandons d'ailleurs comment des hommes ont pu creuser à un endroit si dur pour y ficher les pieds des poteaux.
Montons notre regard jusqu'à la traverse sur laquelle la pie est perchée : par une étonnante vrille invisible, la poutre sommitale a presque tourné de 90° et s'oriente maintenant selon une perspective impossible vers le fond du paysage, suivant la direction du fleuve.
Comparez ce gibet impossible avec celui des Proverbes ci-dessus qui était vu de face. Qu'en pensez-vous ?
Bruegel connaissait bien les lois mathématiques. On ne peut le soupçonner de faire une grossière erreur de dessin. Cette perspective invraisemblable est donc sans doute intentionnelle.
Oserons-nous dire comme Thérèse Eveilleau qu'elle évoque les travaux réalisés 400 ans plus tard par Escher
Bruegel voulait-il donner une unité à son tableau par le choix de lignes parallèles qui indiquent toutes la direction à prendre : bras du danseur qui montre la pie du doigt, cours du fleuve, poutre du gibet ? Une façon d'entraîner le spectateur vers le lointain paysage et en quelque sorte vers la liberté ?
A moins qu'il ne veuille signifier au duc d'Albe que la pendaison est impossible ? Nous ne voyons d'ailleurs aucune trace de corde ou d'attache sur la poutre, contrairement au gibet des Proverbes sur lequel deux morceaux de cordes étaient fixés.
(1898-1972) ?

  

Détail du gibet


Bruegel est contemporain du sculpteur-architecte-ingénieur Jacques Du Brœucq qui exerce son talent à Mons en mettant lui aussi l'homme au cœur de ses préoccupations, en réalisant le jubé de la collégiale Sainte-Waudru dont nous avons vu une reconstitution à Mons, ou le Gisant de Jean de Hennin-Liétard en albâtre vers 1551-1562, admiré à la Chapelle des sires de Boussu lors de la journée à Mons de septembre 2005.

Au même moment - en 1555 - Roland de Lassus  (1532-1594) publie ses premières chansons chez un éditeur anversois et apporte à la musique le renouveau que nous connaissons.
Dans le prolongement
d'Érasme (ca 1466-1536) qui écrivait L'Eloge de la Folie en 1509, Bruegel dénonce les travers de ses contemporains et les déviances des hommes de pouvoir. Vous pouvez découvrir la Maison d'Erasme , visitée à Bruxelles en octobre 2005.

En accord avec les artistes de son temps, attaché au concept humaniste de la Renaissance, telle une méditation sur la destinée humaine, Bruegel place l'homme au cœur de l'univers.
Par cette vue panoramique depuis un promontoire, profitant des nouvelles connaissances de l'époque en cartographie, il permet à l'homme d'observer le monde pour tenter de mieux le maîtriser, et instaure un véritable dialogue entre l'homme et la nature.
Les nuances de lumière du paysage, la subtilité de cette œuvre, l'ambigüité de son sens multiple, nous enchantent et traversent les siècles pour notre plus grand plaisir. 

 

À lire :

ROBERTS-JONES Philippe et Françoise, Pierre Bruegel l'Ancien, Flammarion, Paris, 1997

WIED Alexander, Bruegel, Gallimard/Electa, Paris, 1997

COLLECTIF, Pieter Bruegel l'Ancien, Kundhistorisches Museum, Vienne, 1999 

  

  À cliquer :

  • Des œuvres de Joachim Patenier (ou Patinir). Vous pourrez en particulier revoir le Paysage avec Fuite en Egypte conservé au Musée des Beaux-Arts (KMSKA) d'Anvers. Nous avions commenté en détail ce tout petit panneau de 17 x 22 cm lors de notre voyage à Anvers de mars 2005. 
  • Le travail documenté de Magali Vacherot sur le Combat de Carnaval et de Carême. Vous pourrez de là identifier le Duc d'Albe dans Le Massacre des Innocents et La Conversion de saint Paul.
    L'envoyé de Plilippe II était toujours vêtu de Noir, mais son surnom lui avait peut-être été donné aussi en raison de la noirceur de son âme.
    à cheval, surnommé "Le Noir", présent dans deux tableaux de Bruegel :
  • En savoir plus sur la guerre civile de 1567, la révolte contre les Habsbourg, la répression du Duc d'Albe ou le Conseil des troubles, sur Mémo, le site de l'Histoire.
  • Prolongez le plaisir en lisant les analyses interactives de 11 tableaux de Bruegel rédigées par des élèves de collège en Belgique. Pour cela ouvrez le site consacré à Bruegel l'Ancien proposé par le portail litter@rt. Vous pourrez choisir une œuvre, compléter des puzzles, ou jouer à identifier des détails de tableaux.

  Création de la page par Sabine Wetterwald le 18 décembre 2005,

dernière actualisation le 8 décembre 2008

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