Conférence "Femmes bibliophiles au XVe siècle" par Pauline Raymond Imprimer Envoyer

Mardi 7 novembre 2006, Pôle universitaire Lamartine, Dunkerque

  " Femmes bibliophiles au XVe siècle "

Une conférence de Pauline Raymond

 
          Pauline Raymond       

En 2006-2007, Pauline Raymond travaille sur l'iconographie de saint Quentin dans les manuscrits médiévaux.

Anne-Marie Legaré, professeur d'art médiéval à l'Université de Lille3 et spécialiste de la question du mécénat des femmes au Moyen Age encadre son sujet de mémoire pour la première année de Master Recherche.

A l'aide d'une présentation numérisée, Pauline a montré l'importance du rôle des femmes dans l'essor de la production livresque et du mécénat bibliophilique au XVe siècle.

         

La conférencière a choisi un nombre restreint de personnalités représentatives de l'activité artistique de l'époque et les a rassemblées en trois catégories.

'Crucifiement', Maître de Marie de Bourgogne

1 - Les épouses des princes, ducs ou empereurs : Jeanne de Laval, seconde épouse du bon Roi René, et Marie de Bourgogne, fille de Charles le Téméraire et femme de l'empereur Maximilien d'Autriche.

Entre 1450 et 1500, la concurrence entre la peinture de chevalet qui se développe très vite et la peinture de miniatures des manuscrits est forte. Les enlumineurs tentent de résister face à l'engouement des commanditaires pour le nouveau support.
Les recherches des artistes portent alors sur la perspective. Ils tentent de créer l'illusion d'une troisième dimension dans la page pour rompre sa planimétrie, mais les solutions à trouver doivent être innovantes en raison de la taille réduite des images peintes.
Le Maître de Marie de Bourgogne invente la "bordure-fenêtre". Avec cette technique du trompe-l'oeil, la marge devient elle-même un encadrement architectural par lequel le spectateur peut s'inclure dans l'espace représenté.
 

Heures de Marie de Bourgogne, "Crucifiement", Vienne, Bibl. Nat., ms.1857, f. 43v, ca. 1480

Consultez une page remarquable sur les Heures de Marie de Bourgogne.

C'est en anglais mais ça vaut vraiment le coup. Vous avez vu la représentation sculptée du Sacrifice d'Abraham dans la bordure gauche ? Moïse élevant le serpent d'Airain dans le désert dans la bordure droite ?
Un commentaire très fin détaille les correspondances typologiques des scènes, avec des explications sur La Messe de saint Grégoire entre autres, un thème que nous avons déjà rencontré à Notre-Dame de Saint-Omer avec le bas-relief de 1470 du chanoine Jean de Libourg.

Le livre dans le livre d'heures, une mise en abyme
         

2 - Les épouses des rois de France : l'exemple de Charlotte de Savoie mariée à Louis XI.
Charlotte de Savoie (ca. 1442 - 1483) est une reine discrète. Elle épouse le dauphin Louis XI à l'âge de huit ans alors qu'il est veuf de Marguerite d'Ecosse. Le mariage sera consommé en 1457 avant ses seize ans.
Charlotte est ici représentée en prière avec son époux Louis XI devant l'autel de saint Adrien. La page enluminée provient d'une Légende de saint Adrien enluminée à Gand entre 1477 et 1483.
Les deux époux présentés par deux anges se font face et sont agenouillés devant un prie-Dieu sur lequel est posé un livre d'heures. Louis XI se tient à dextre de saint Adrien - du " bon " côté, c'est-à-dire à la droite des saintes figures (à gauche sur l'image), tandis que son épouse Charlotte est représentée à sénestre, à la "mauvaise" place.

On ne peut parler véritablement de portrait pour la représentation de Charlotte de Savoie. Le motif de la femme agenouillée au prie-Dieu est repris d'autres miniatures où des reines ou princesses sont représentées, comme celle vue plus bas de Marguerite et Marie priant à l'autel de sainte Anne.
'Louis XI et Charlotte de Savoie en prière', Légende de saint Adrien, avant 1483
Légende de saint Adrien, "Louis XI et Charlotte de Savoie en prières", Vienne, Bibl. Nat., ms. s.n. 2619, f. 3v
    

Un chien se tient aux genoux du roi, signe de fidélité entre les époux. Le manteau d'apparat de Louis XI, bordé d'hermine, répond au manteau bleu de saint Louis représenté à la gauche d'Adrien sur le retable en pendant à saint Jean-Baptiste.

Adrien, debout sur un lion, tient une enclume, l'un de ses attributs.
    

Recouvrant l'armure du roi, le vêtement est constellé de fleurs de lys, présentes également dans le blason aux armes de Louis XI accroché à l'extrême premier plan à la bordure inférieure.

Adrien est un soldat romain qui souffrit le martyre sous le règne de Maximien vers 306 à Nicomédie en Bithynie.
Figuré en ronde-bosse centrale du retable, il est revêtu d'une armure, tient une épée dans la main droite et une enclume sous le bras gauche, attributs qui rappellent son martyre.

Adrien est debout sur un lion, allusion au courage qu'il a manifesté à cette occasion. Il avait la propriété de guérir des maladies contagieuses et pouvait soigner le mal de ventre des enfants ; il était aussi invoqué comme protecteur de la peste.

Si vous souhaitez lire le récit son martyre - avec mention de l'enclume, ouvrez le texte extrait de La Légende dorée de Jacques de Voragine : Adrien et ses compagnons.

 

La bordure a une vie propre.

Elle crée l'illusion d'une troisième dimension en ouvrant une perspective vers la chapelle de prière. Tandis que deux oiseaux sont perchés sur l'arc surbaissé, un savant entrelacs de chapelets parsemés de fleurs offre le meilleur effet illusionniste avec des jeux d'ombre et de lumière, comme si les perles er les fleurs flottaient sur la page.
Ces décorations de l'avant-plan accentuent l'effet de profondeur en creusant véritablement l'espace dans un courant naturaliste.

Effet illusionniste avec l'ombre du chapelet et la 'bordure-fenêtre'

3 - Les princesses qui ont vécu à Malines liées à Charles le Téméraire : Marguerite d'York sa troisième épouse et Marguerite d'Autriche sa petite-fille.
Cercle du Maître de Marie de Bourgogne, enluminé à Gand
Registre de la guilde de Sainte-Anne de Gand, "Marguerite d'York et Marie de Bourgogne prient à l'autel de Sainte-Anne", 1477, Windsor, The Royal Collection, RCIN 1047371, f. 2v
                     
Le cercle du Maître Viennois de Marie de Bourgogne, est actif à Gand de 1469 à 1483. Le registre de la guilde de Sainte-Anne comporte la liste de ses membres. Il ne contient que cette enluminure pour les quatre- vingt-deux folios qui le composent.
Marguerite d'York a adhéré à la guilde de Sainte-Anne en 1473 et Marie de Bourgogne en 1476. Elles sont représentées en prières à l'autel de sainte Anne dans l'église Saint-Nicolas de Gand.
Détail de Sainte-Anne Trinitaire
Dans la chapelle de prières, notre regard est d'abord attiré par une niche présentant une monumentale ronde-bosse de Sainte Anne trinitaire.

Anne porte Marie qui porte l'Enfant tenant un rosaire de perles rouges, peut-être en corail.
Les blasons des territoires bourguignons conquis ou non par Charles le Téméraire encadrent l'ensemble par un arc harmonieux.
Marguerite d'York semblait porter intérêt aux saintes associées à l'enfantement : elle-même avait souhaité offrir un héritier mâle à Charles le Téméraire qui n'avait eu qu'une fille - Marie de Bourgogne - avec Isabelle de Bourbon. Ce ne fut pas le cas puisque Charles meurt en 1477, l'année de réalisation du manuscrit.

La ronde-bosse surplombe un triptyque dont la forme particulière rappelle celui de Melchior Broederlam conservé au Musée des Beaux-Arts de Dijon.
Le panneau central de ce triptyque relate un épisode de la vie de sainte Anne raconté dans les évangiles apocryphes : un ange annonce à Joachim que sa femme Anne, stérile depuis plus de vingt ans, concevra un enfant - Marie - qui elle-même engendrera le Messie.

 Marguerite d'York et Marie de Bourgogne prient à l'autel de Sainte-Anne.
L'enluminure a probablement été peinte avant le mariage de Marie de Bourgogne avec Maximilien en août de cette année 1477 car l'écu de Marie - tenu à l'aide d'un cordon rouge par un des anges qui flanquent la ronde-bosse de sainte Anne - montre une moitié vide.

Aux deux angles de la marge inférieure, les membres de la guilde de Sainte-Anne sont en prière.

Un décor autonome de marguerites (emblème de Marguerite), de roses (allusion à son origine anglaise), de fruits et d'oiseaux alterne avec des rinceaux artistiquement disposés avec un effet de trompe-l'oeil.
Le motto (devise) de Marguerite - Bien en aviegne - est disposé sur des philactères enroulés dans ces rinceaux.


Détail des roses et oiseaux de la bordure gauche          Détail du 'motto' de Marguerite d'York : 'Bien en aviegne'
Détail des fraises et marguerites de la bordure droite

Marguerite d'York reçoit le livre achevé par David Aubert.
    

Marguerite d'York reçoit le manuscrit achevé par David Aubert, dans une Consolations de Philosophie de Boèce, traduit en français par le pseudo-Jean de Meun, Gand, 1476, folio 13v d'un manuscrit de 148 folios conservé à Jena, Thüringen Universitäts.



Marguerite d'York est au centre d'une miniature en grisaille en pleine page. Son motto est à nouveau présent dans la banderolle de la bordure gauche.
Elle est accompagnée de cinq suivantes de sa cour. La princesse a descendu quelques marches pour accéder à la cour intérieure de son palais. David Aubert s'est agenouillé pour lui remettre le manuscrit relié de cuir qu'elle lui avait commandé. Il met ainsi en évidence le rôle de mécène de Madame.
Les marguerites et les roses de la bordure et la décoration de l'hermine au bas de sa robe ne sont pas choisies au hasard. Elles font allusion à l'alliance entre la Maison de Bourgogne et l'Angleterre, renforcée par le mariage entre Charles le Téméraire héritier de Bourgogne, et Marguerite d'York d'origine anglaise.

    

L'enlumineur maîtrise admirablement la technique de la grisaille. Vous aviez vu les deux personnages à la fenêtre, les fleurs au balcon ? Les fleurs blanches sur l'étagère sont peut-être des marguerites...

Les roses de la bordure inférieure droite font allusion à l'Angleterre.          Maîtrise de la technique de la grisaille par David Aubert

Très à l'aise dans ce sujet si pointu, Pauline Raymond nous a montré bien d'autres modèles pour notre plus grand plaisir. Le rôle majeur des femmes mécènes au XVe siècle est largement démontré. Par de savantes mises en abyme de tableaux peints au coeur de l'enluminure, de livres peints dans l'image du livre, nous avons admiré le savoir-faire des peintres enlumineurs du XVe siècle qui rivalisent d'ingéniosité pour emprunter les chemins du naturalisme et de l'illusionnisme.
 
Sabine propose de lire : 
  • Women of distinction : Margaret of York, Margaret of Austria, éd. Brepols, Turnhout, 2005, ISBN 2503519172. C'est le catalogue en anglais (il n'existe pas en français) de l'exposition Femmes d'exception qui s'est tenue à Malines de septembre à décembre 2005. L'iconographie est à la hauteur de la qualité de l'exposition. Vous y trouverez en particulier l'article d'Anne-Marie Legaré "La librairye de Madame : two Princesses and their Libraries" pages 206 à 219. Les textes de cette page sont nourris de ce livre ;
  • LEGARÉ Anne-Marie, "Femme-Féminin, Création et représentation", Cours d'Histoire de l'Art, SEAD, U6-S5-L3, Université de Lille 3, Année 2005-2006 ;
  • LEGARÉ Anne-Marie, "L'enluminure médiévale au nord des Alpes", Cours d'Histoire de l'Art, SEAD, U4-S5-L3, Université de Lille 3, Année 2005-2006.

       Nous remercions madame Legaré, indisponible pour venir faire elle-même cette communication, de nous avoir permis d'utiliser le contenu de son enseignement pour cette conférence.

Bibliographie proposée par Pauline : 

  • BEAUNE Colette, Les manuscrits des rois de France au Moyen Age, le Miroir du pouvoir, Paris, 1997
  • BIALOSTOCKI Jan, L'art du XVe siècle de Parler à Dürer, Paris, 1993
  • CASSAGNES-BROUQUET Sophie, La passion du livre au Moyen Age, Rennes, 2003
  • CHATELET Albert et RECHT Roland, Le monde gothique : automne et renouveau, 1380-1500, Paris, 1988
  • DOGAER Georges, Flemish Miniature Painting in the 15th and 16th centuries, Amsterdam, 1987
  • ERLANDE-BRANDEBOURG Alain, L'art gothique, Paris, 1983
  • HECK Christian, L'art flamand et hollandais, le siècle des Primitifs, 1380-1520, Paris, 2003
  • INGLIS Eric, The Hours of Mary of Burgundy, Londres, 1995.
  • SMEYERS Maurits, L'art de la miniature flamande du VIIIe siècle au XVIe siècle, Tournai, 1998
  • VILLELA-PETIT Inès, Le gothique international : l'art en France au temps de Charles VI, Paris, 2004.

   

À cliquer : 

  • Une Chronologie des événements aux Pays-Bas, pendant le temps des grands ducs d’Occident de 1404 à 1515, sur le site de Clio.
  • Pour mieux percevoir la conception typique d'un livre d'heures de la fin du XVe siècle, ouvrez les pages dédiées au Livre d'heures conservé à la Frick Fine Arts Library de l'Université de Pittsburgh.
  • D'autres images à l'apogée de l'enluminure bourguignonne-flamande du XVe siècle avec le Livre d'Heures Berlinois de Marie de Bourgogne et de l'empereur Maximilien.
  • Sur le site de l'historienne liégeoise Thérèse Jamin, retrouvez la duchesse Marguerite d'York pratiquant les sept oeuvres de miséricorde. C'est une miniature de Dreux Jean, extraite d'un manuscrit bruxellois de 1468-1477. 
 
Rédaction et mise en ligne par Sabine Wetterwald le 13 octobre 2006,
dernière actualisation le 19 janvier 2009
Le programme en 2006-2007 : La Flandre et les ducs de Bourgogne



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